Le verbe Vivre

L'édito de Jean-Michel Ribes

L’engrossant de cinq cents mots truculents, joyeux et révoltés, Rabelais lui donne vie, libérant à jamais d’un latin épuisé d’ordre et de convention, la toute jeune langue française qui jaillit, offrant à la Renaissance le langage de son génie.

Débordé par sa vitalité et le foisonnement de son extravagance, Malherbe, comme on redonne vigueur au buis qu’on taille, la contraint, l’oblige à la grammaire et à la règle.

Impeccable, tendue dans l’éclat, elle permet à Racine de nous célébrer en pieds douze fois répétés la tragédie de l’Amour, puis doucement s’empare avec sensualité de Molière qui en fait le parler de tous et la comédie de toujours.

Vive et résistante aux absolutismes religieux et royaux, elle donne lumière à la Raison et piquant à l’esprit de Voltaire ; puis chante la liberté, la patrie sans culotte et lance un verbe tonnant et rugissant sous la plume d’Hugo.

La voilà menacée d’emphase, aussitôt les dadaïstes s’en saisissent et la plongent au fin fond des cocasseries de l’âme humaine, elle en ressort, distribuant avec fantaisie le vocabulaire de l’inconscient.

Goûteuse et savoureuse, Claudel la mâche tandis que Raymond Queneau et Jean Tardieu lui font la fête en valsant d’un mot sur un autre, à la place d’un autre, puis la mêlent aux chiffres pour la plus grande joie de l’Oulipo.

Enfin amoureux d’elle Guyotat l’embrasse, l’étreint, Duneton la défend tandis que Novarina l’invente et la déguise. Bondissants, fluides, revêches, enflammés, obscènes ou spirituels, les mots sont notre coeur qui bat, la viande de nos rêves, notre pensée qui court, nos larmes et nos rires, tout simplement la vie.

Mais aujourd’hui, que de grisaille, quelle lassitude, que de paroles vides, que de phrases plastifiées à force d’être mastiquées par une politique fade et rabâcheuse, sons et sens usés, dans un audiovisuel sans joie ni scandale…

Vulgaire et désarmée, la langue se traîne, les idées l’abandonnent et peu à peu la vie s’affaisse…

Reste le Théâtre, îlot où le verbe vivre resplendit. Merci aux nombreux auteurs de lancer sur scène la jouissance de leurs mots pour que la vie s’invente, se colore et s’envole à nouveau.

© illustration Stéphane Trapier